Il y a vingt ans, on aurait tous ri si on nous avait prédit que le champion de France toucherait moins de droits TV qu’un relégué. C’est pourtant la réalité de la Ligue 1 en 2026. Comment un championnat qui négociait des contrats à plus d’un milliard d’euros en est-il arrivé là ? Retour sur quinze ans de paris ratés.
Avant que ça grippe : les années fastes
Le premier match de Ligue 1 diffusé à la télévision remonte à 1984, sur Canal+. Le 9 novembre 1984 pour être précis et un Nantes – Monaco qui se terminera sur le score de 1-0. Ensuite, pendant quinze ans, la chaîne cryptée construit patiemment son modèle autour du foot français. En 2004 – 2005, Canal+ et TPS se partagent les droits pour 375M€ par saison. Dès 2005, Canal+ rafle l’exclusivité et fait grimper la mise à 600M€. La courbe ne redescend plus. Entre 2016 et 2020, le duo Canal+ / beIN Sports porte le montant total à 726M€ par an. Le foot français vit alors sur un plateau ascendant qui semble ne jamais devoir s’arrêter.
À ce moment là, la Ligue 1 est la lanterne rouge du « Big 5 » européen. Très loin derrière la Premier League anglaise (déjà largement au-dessus du milliard d’euros par saison), la Liga, la Bundesliga et la Serie A.
En avril 2014, beIN Sports s’apprête à rafler l’intégralité des droits TV de la L1 pour 900M€. C’est à ce moment là que deux des patrons de Canal+ de l’époque sont reçus en secret à l’Élysée par François Hollande.
Le président de la République craint que la perte de la L1 par Canal+ fragilise tout le financement du cinéma français. En effet, la chaîne cryptée est le premier contributeur de ce dernier. François Hollande décroche alors son téléphone et appelle directement l’émir du Qatar. Il racontera lui-même cette anecdote aux journalistes Gérard Davet et Fabrice Lhomme. Tous deux auteurs du livre Un président ne devrait pas dire ça :
On a sauvé Canal, j’ai reçu discrètement Belmer et Méheut (...) J’ai appelé l’émir du Qatar, je lui ai dit : Vous allez venir en France en juin, on vous a défendus par rapport aux Saoudiens, on est à vos côté, mais là, qu’allez-vous faire sur les Rafale ? Il y a aussi l’histoire du foot… Je souhaite qu’il y ait un partage.
François Hollande
Résultat, beIN retire son offre de monopole. Les droits TV plafonnent donc à 750M€ au lieu des 900 millions espérés. De plus, un partage est imposé entre les deux chaînes.
Le point de bascule : Mediapro
Mai 2018, la Ligue de Football Professionnel vend les droits TV pour la période 2020 – 2024 pour un montant jamais vu : 1,153Mds€ par saison. Mediapro, un groupe espagnol peu connu du grand public, rafle à lui seul 80 % des matchs. Il s’agit des meilleures affiches du samedi et du dimanche pour la somme de 780M€. Canal+, candidat sur chacun des lots, n’en obtient aucun. BeIN Sports se contente du seul lot restant (samedi 21h et dimanche 17h) pour 332M€. Free complète l’ensemble avec 42M€ pour les extraits numériques.
Pour la première et seule fois de son histoire, la Ligue 1 se place en deuxième position du Big 5 européen. Juste derrière la Premier League et devant la Liga, la Bundesliga et la Serie A. Didier Quillot, alors président exécutif de la LFP, résume l’euphorie du moment : « Nous sommes à un croisement ». Personne, à l’époque, ne mesure encore le risque qui vient d’être pris.
Le signal d’alarme existait pourtant, et il était même déjà public. Quelques mois plus tôt, Mediapro empoche les droits de la Serie A Italienne pour 1,05Mds€ par an. Saisi par Sky, l’un des diffuseurs du football en Italie, le tribunal de Milan retoque le projet de revente des droits. Au bout du suspense, la Serie A finit par annuler purement et simplement le contrat. La raison ? le groupe espagnol n’a pu / voulu avancer la garantie bancaire nécessaire. Et ce, pile au moment où la LFP s’apprêtait à signer avec ce même groupe.
La suite est tragique. En pleine crise Covid, Mediapro demande un délai de paiement à la Ligue. Et fin 2020, le groupe se retire totalement du marché français. La Fondation Jean-Jaurès chiffrera plus tard les pertes totales pour la seule Ligue 1 à 1,3Mds€. Jaume Roures s’en défendra sur Radio Marca quelques années plus tard :
Les reprises (des informations) en France, comme celle (du journal) L'Equipe, m'ont dérangé parce que c'était une fausse interprétation de la situation. Nous demandions à la ligue française de renégocier le contrat (des droits TV de la Ligue 1). Mais nous n'arrêtions pas de payer. Là, au lieu de s'asseoir pour négocier, ça a mal tourné.
Jaume Roures
Canal+, de son côté, avait choisi de ne pas suivre Mediapro dans cette surenchère, jugée déraisonnable. Auditionné par la mission d’information sur les droits de diffusion audiovisuelle des manifestations sportives, Didier Quillot (ex Président de la Ligue) a chargé Canal + qu’il juge responsable du fiasco.
Dès l’instant où, lors de la vente du lot 1, Mediapro remporte l’enchère, Canal a fait en sorte que le prix de réserve ne soit jamais atteint. À chaque fois, sur tous les lots suivants, Canal n'a pas surenchéri et a laissé faire, dans le but précis de faire échouer l'appel d'offres et la procédure. [...] Avec cette stratégie, nous sommes obligés d'attribuer les lots à Mediapro, puisqu'ils remportent les enchères, et nous devons respecter le règlement. Le conseil d'administration de la ligue valide ces choix et l'ensemble des résultats.
Didier Quillot
Devant le même parterre de députés, quatre mois plus tard, Maxime Saada se défend également. Il explique avoir tenté de trouver une solution impliquant Médiapro, beIN Sports et Canal +. Solution rapidement mise de côté tant les montants étaient, à ses yeux, démesurés.
Je ne sais pas si c'est du mensonge ou de l'incompétence, mais ce que vous a raconté Didier Quillot est totalement faux ! J'ai entendu partout que Canal n'a pas joué le jeu et n'a pas misé suffisamment sur cet appel d'offres pour le faire échouer. Non, puisqu'au final on propose une somme plus importante que ce qu'on payait avant. Nous avons joué le jeu ! (...) Le vendredi on perd les droits, le samedi on prend contact avec BeinSport et Mediapro. On engage, avec l'un et avec l'autre, des discussions de sous-licence (...) Je rencontre Jaume Raures à plusieurs occasions et je lui demande de sous-licencier le lot n°1. Il me propose un schéma où nous fabriquerions une chaîne ensemble, et possiblement même avec BeinSport ! Au fil des mois, les discussions continuent et Mediapro propose à Canal un accord : le lot n°1 est sous-licencié à Canal+, avec la création d'une nouvelle chaîne dont elle serait le distributeur exclusif en France. (le montant du minimum garantie demandé par Mediapro bloque) Ces montants allaient de 474 millions en 2020/2021 et montaient jusqu’à 662 millions pour 2023/2024. Il fallait en plus de ça s’acquitter de la sous-licence du lot n°1, avec un montant de l'ordre de 330 millions. En gros, Jaume Roures nous demandait de payer le milliard qu'il était censé payer lui-même à la LFP. Cette situation n'était pas gérable pour Canal+ !
Maxime Saada
Le vrai point de bascule n’est pas la crise des paiements de 2020, mais bien la décision de 2018 elle-même. Celle de préférer le chèque de Mediapro, un acteur inconnu et déjà recalé en Italie faute de garanties financières, plutôt que de poursuivre avec deux diffuseurs fiables.
Mediapro s’est effondré en quelques mois à peine. Le Covid n’étant pas la seule explication, puisque le groupe avait déjà montré des signes de fragilité avant même la pandémie. C’est l’appât du gain à court terme de la LFP, et non la prudence de Canal+, qui a précipité le football français dans la crise. En vidéo, les adieux plein de sarcasme et d’humour des journalistes et consultants de Téléfoot, la chaine (Mediapro).
Un Nasser Al-Khelaïfi juge et partie ?
Ce qui est moins souvent raconté, c’est que les conflits d’intérêts supposés n’ont jamais vraiment gêné la Ligue elle-même. Pendant la crise des paiements Covid en avril 2020, Nasser Al-Khelaïfi (Paris SG), est mandaté à l’unanimité par le bureau de la LFP pour négocier avec Canal+ le paiement des droits TV suspendus. Et ce, accompagné par trois autres présidents de clubs : Jacques-Henri Eyraud (OM), Jean-Pierre Rivère (Nice) et Olivier Sadran (Toulouse). Nathalie Boy de la Tour (présidente de la Ligue), un temps réticente pour des raisons juridiques, finit par se ranger à la décision de son Bureau. Bernard Caïazzo, le président du syndicat des clubs de L1, confirme la tâche ardue confiée au président du PSG.
Je ne suis pas sûr qu’à la place de Nasser, dans la même situation, beaucoup auraient accepté la mission (...) Si nous avions un seul doute sur son engagement, nous ne l’aurions pas désigné.
Bernard Caïazzo
Ce qui peut paraitre assez comique c’est que Nasser aurait également dû discuter avec beIN sports qui a également stoppé les paiements à cette période. Jaume Roures ne se prive pas de pointer du doigt l’ « alliance stratégique » Canal + / beIN dans L’Équipe :
Je n'arrive pas à comprendre comment Nasser dirige une négociation où il est partie prenante (...) C'est incompréhensible. L'attitude de Canal + et de beIN face à la Ligue, c'est aussi celle de Nasser. Ce n'est pas un tiers qui apparaît venu de nulle part. beIN a signé un accord stratégique avec Canal, a cédé toutes ses chaînes pour la distribution exclusive à Canal. (...) Il y a une alliance stratégique entre les deux. C'est étonnant, pour ne pas dire ridicule.
Jaume Roures
En effet, loin d’être partenaires de longue date, Canal et beIN étaient jusque-là plutôt des rivaux. Ce n’est qu’en décembre 2019, quelques mois avant la crise, que les deux groupes annoncent un accord de distribution exclusif. Canal + diffusera le lot L1 2020 – 2024 de beIN pour 330M€ en intégrant beIN au pack sport.
Au-delà de cet épisode, la LFP n’a jamais vraiment hésité à s’appuyer sur Al-Khelaïfi pour compléter ses lots d’attribution. Parfois même à des montants souvent décrits comme surévalués. Le président de la Ligue Vincent Labrune est même allé jusqu’à le remercier pour sa participation à hauteur de 100M€ aux droits TV récents via beIN. Cela a notamment valu à Labrune le surnom de « petit toutou », décerné par John Textor (ex OL) :
J’étais complètement choqué car on a parlé des droits TV et le président de la Ligue, qui devait mener les débats, n’a quasiment rien dit (...) C’est Nasser qui a mené les débats, alors qu’il n’aurait même pas dû être présent, en tant que patron d’une chaîne de télévision directement impliquée (beIN Sports) dans les débats (...) S’il y avait une voix discordante, Nasser Al-Khelaïfi 'aboyait' sur cette personne, il y avait beaucoup d’intimidation aussi. Le président de la Ligue était assis, sans rien dire comme un petit "toutou".
John Textor
BeIN abandonne la diffusion domestique de la Ligue 1 fin 2025, ne conservant qu’un rôle international. Son seul match (samedi 17h) est récupéré par Ligue 1+. De plus, l’incompatibilité de la fonction de dirigeant de la Ligue avec la détention d’intérêts dans une entreprise de diffusion audiovisuelle est ajoutée au projet de Loi sport professionnel. Une disposition taillée sur mesure pour la situation de Nasser Al-Khelaïfi. Reste à voir s’il choisira de conserver son siège au CA de la LFP ou ses fonctions chez beIN. Un choix qui pourrait pousser le groupe qatari à se retirer complètement du dossier Ligue 1, y compris à l’international. Victoriano Melero défend la position du PSG dans le conflit avec les autres clubs :
Ce que l’on vit aujourd’hui, les prises de parole d’une minorité de clubs contre le PSG, l’hégémonie du PSG et la position de notre président, ça me rappelle ce qui se passait au début des années 2000 avec Jean-Michel Aulas. On brocardait aussi son hégémonie. La grande différence, c’est que cela restait entre nous. Les réunions étaient au moins aussi houleuses, avec les clubs de l’élite emmenés par Jean-Michel Aulas face aux clubs moyens et petits. C’est déjà une différence, car, quand Nasser al-Khelaïfi prend la parole, il défend les intérêts du PSG, mais dans une vision de l’intérêt général.
Victoriano Melero
Ensuite, une décennie de crise
Après le retrait de Mediapro, la LFP doit brader ses lots dans l’urgence. Été 2021 : Amazon France récupère les lots orphelins, soit l’immense majorité du championnat, pour 250M€. Canal+ garde deux matchs via l’accord annoncé précédemment avec beIN. Autrement dit, les deux matchs conservés par le camp beIN / Canal coûtent, à eux seuls, plus cher que les huit lots restants réunis. Une nouvelle preuve que beIN a pu quelque peu arranger Ligue et clubs.
Cette nouvelle valorisation des droits TV replacent la Ligue 1 à la position de lanterne rouge du Big 5. L’écart commence à se creuser face à la Bundesliga et à la Serie A. C’est également le début d’une fracture entre Canal+ et la Ligue qui ne s’est toujours pas refermée aujourd’hui.
Le désengagement d’Amazon fin 2024 n’a rien d’une surprise. Le Pass Ligue 1, qui devait être un levier pour recruter de nouveaux abonnés Prime, n’a jamais vraiment fonctionné. Seuls 24 % des abonnés Prime avaient souscrit à la formule foot en décembre 2021, un taux tombé à 19 % dès mars 2023. Ils estiment leurs pertes à environ 130M€ par saison. De plus, les départs de deux des vitrines publicitaires (Lionel Messi et Neymar) ainsi que la percée massive du piratage via les IPTV achèvent de convaincre Amazon de ne pas concourir au prochain appel d’offre.
En 2024 – 2025, DAZN prend le relais d’Amazon. L’option d’une chaîne 100 % Ligue 1 était déjà sur la table à ce moment-là, mais Canal+ ne souhaitait pas y participer. Au final, l’offre, jugée trop chère par une bonne partie du public, ne convainc pas : à peine 650 000 abonnés en fin de saison. Le divorce est acté à l’été 2025. Face à l’échec de sa recherche de diffuseur, la LFP utilise sa dernière carte : créer sa propre chaîne.
Le pari Ligue 1+
Ligue 1+ est lancée le 1er juillet 2025. Le démarrage surprend tout le monde par sa rapidité : 1,026 millions d’abonnés un mois après le lancement. Le chiffre reste pourtant modeste comparé aux époques précédentes. Joseph Oughourlian, président du RC Lens, les a listées au moment de la catastrophe DAZN :
Il y avait entre 2 et 3 millions d'abonnés à Canal+ venus spécialement pour le foot. Avec Amazon, on a eu entre 1,2 et 1,3 million de personnes sur le foot, et maintenant, on entend que DAZN se trouve à 500 000 abonnés. La baisse est catastrophique.
Joseph Oughourlian
Toutefois, le modeste succès d’audience ne compense pas l’effondrement financier. Les recettes audiovisuelles domestiques chutent drastiquement tandis que les charges augmentent par rapport à l’ère Canal+/beIN. On chiffre les recettes à 334,6M€ contre plus de 500M€ auparavant. Encore une fois, les droits TV totaux (domestiques + internationaux) donnent le vertige.
Le piratage, le pari perdu
Le calcul de départ de la LFP reposait en partie sur un autre pari : éradiquer les flux illégaux pour forcer mécaniquement les téléspectateurs vers Ligue 1+. Nicolas de Tavernost, patron de LFP Media, avait lui-même chiffré la perte due au piratage à environ 400 000 abonnés potentiels.
Sauf que le nombre de boîtiers et d’abonnements IPTV déjà installés dans les foyers était largement sous-estimé. Une étude Sharesub x Ipsos de février 2026 confirme qu’un Français sur trois a encore recours au piratage malgré les blocages mis en place.
Sans le piratage, nous estimons que nous aurions pu avoir 400 000 abonnés en plus. C’est un fléau. La moitié des requêtes sur le piratage faites à l’Arcom concerne la L1 (...) On punit insuffisamment les utilisateurs de VPN ou d’autres manières de pirater.
Nicolas de Tavernost
La riposte s’organise alors sur deux fronts. D’abord sur le terrain judiciaire : une vingtaine d’abonnés IPTV du Pas-de-Calais écopent d’amendes. Peu de temps après, le tribunal judiciaire de Paris ordonne aux hébergeurs de bloquer des noms de domaine pirates.
Ensuite, le terrain législatif : une proposition de loi déposée par la députée Ensemble Sophie Mette est fusionnée avec un texte plus large sur le sport professionnel. La réforme est adoptée définitivement par le Parlement en juillet 2026 après passage au Sénat puis en Commission Mixte Paritaire.
Un dirigeant s'érige en contre-pouvoir
Face à cette crise permanente, une voix se distingue par une critique constante : celle de Joseph Oughourlian. En pleine tempête sur les droits TV, il lâche en pleine réunion de la LFP une phrase qui a fait le tour des rédactions sportives : « Excusez-moi messieurs, on est quand même un sacré exemple de bêtise collective ». Il n’a rien lâché depuis. Qualifiant la gestion de la Ligue de « catastrophique » et refusant même de siéger dans un conseil d’administration « qui entérine des décisions qui n’ont ni queue ni tête » :
Tout le monde se plaint d’un manque d’information, tout le monde se plaint d’un manque de gouvernance. Tout le monde sait qu’il y a une petite clique, dont tu fais partie Jean-Pierre, qui, disons, contrôle l’information, contrôle la gouvernance. Les décisions qui ont été prises depuis un an sont catastrophiques (...) Il faut demander les responsabilités. Le problème vient du collège. On parle souvent d’intelligence collective mais dans notre cas, excusez-moi messieurs, on est quand même un sacré exemple de bêtise collective. On n’apprend jamais de nos erreurs. C’est ça qui est frappant, c’est sidérant même.
Joseph Oughourlian
Il y a pourtant une part de paradoxe dans le discours d’Oughourlian. Il faisait partie de ceux qui ont porté avec enthousiasme le projet Ligue 1+ au moment du choix DAZN. Ni le risque du piratage, ni la sensibilité du public au prix n’avaient été correctement anticipés à l’époque. Seul Nasser Al-Khelaïfi est resté sur une ligne constante depuis la proposition de Mediapro : préserver le duo Canal+/beIN ou des diffuseurs traditionnels. Le même homme qui déplore aujourd’hui la chute des abonnements reproche aussi à la Ligue de ne pas assez lutter contre le piratage :
Le piratage est du ressort de la Ligue, elle n’a rien fait. J’ai une société espagnole dans les médias, la Ligue espagnole est venue me voir avec son offre, ce sont des cracks, les meilleurs du marché sur le contre-piratage. Chez nous, on est là les bras ballants, on se plaint, "l’État n’en fait pas assez, il faudrait que, il y a qu’à…"
Joseph Oughourlian
Mi-février 2026, après l’échec d’obtention des droits de la Coupe du Monde pour LFP Media (obtenus par beIN sur le fil), Nicolas de Tavernost démissionne de son poste. Selon ses dires, il n’aurait pas obtenu « le soutien de tous » suite à un vote. La semaine suivante, Oughourlian co-signe une tribune dans Le Monde avec Frank McCourt (OL), Guillaume Cerutti (OM) et Jean-Michel Roussier (Le Havre).
Selon eux, le fonctionnement de la Ligue n’est plus « adaptée à la gestion d’un secteur qui pèse plusieurs centaines de millions d’euros ». C’est ce climat de défiance a fini par enrichir la réforme sport professionnel.
Nous demandons au gouvernement d’inscrire sans tarder ce texte à l’ordre du jour de l’Assemblée nationale, pour permettre son adoption définitive au printemps
Les dirigeants via la tribune
Il va jusqu’à accuser la Ligue de ne pas respecter et valoriser son propre produit. Au final, ce produit, sur le seul critère de couverture, n’a jamais été égalé après l’ère Canal+ / beIN.
Et Canal+ dans tout ça ?
Le feuilleton Canal+ / LFP reste, en 2026, le théâtre le plus regardé de cette crise. En mai, Maxime Saada se disait prêt à distribuer Ligue 1+ sur sa plateforme dès la saison 2026 – 2027, mais sans minimum garanti. La LFP y pose deux conditions : la première, l’abandon des poursuites judiciaires engagées. En effet, Canal+ et beIN réclament à la Ligue environ 660 millions d’euros pour rupture de contrat. Ensuite, l’intégration du championnat dans son offre sport premium :
Nous avons toujours informé les présidents de clubs qu’un accord avec Canal+ serait souhaitable pour autant qu’il soit acceptable. Il y a deux conditions importantes. La première est que Canal+ retire ses procédures. Il y en a eu huit de Canal+, un véritable harcèlement judiciaire. Et malgré un jugement clair contre lui, Canal+ est allé en cassation… Si Canal+ y renonce, ce sera un point positif. La deuxième condition est de ne pas être traité de manière très différente des Coupes d’Europe. Ce qui intéresse la Ligue, ce sont les abonnés que peut apporter Canal+. C’est pourquoi nous avons demandé à être intégrés dans le pack sport. Lorsque DAZN était distribué par Canal+, il n’y a pas eu tellement d’efforts de leur part. Et DAZN a eu simplement 90 000 abonnés via Canal+.
Nicolas de Tavernost
La formule de Maxime Saada résume bien le paradoxe de la situation : Ligue 1+ est « un succès de lancement, un succès éditorial, mais un échec économique ». Les résultats de Ligue 1+ étant assez éloignés des quelques 600M€ annuels que versait Canal+ il y a une dizaine d’années.
La redistribution aux clubs, autre angle mort de la crise
Il reste un dernier levier, plus structurel encore que les précédents : la façon dont la Ligue redistribue les droits TV entre les clubs. Un système que beaucoup jugent profondément inégalitaire.
Avant d’aller plus loin, un mot sur ce que recouvrent concrètement ces « droits TV » et sur les différents leviers qui pèsent sur leur redistribution. Le montant brut se décompose en plusieurs blocs : les droits domestiques de Ligue 1, ceux de Ligue 2 et les droits TV internationaux. À cela s’ajoutent des revenus de sponsoring ou de naming. Autrement dit, le nom d’un partenaire accolé à celui du championnat lui-même comme la « Ligue 2 BKT » ou « Ligue 1 Conforama ».
Une fois ce total brut obtenu, plusieurs prélèvements interviennent avant que l’argent n’atteigne les clubs. D’abord, les frais de production (commentateurs, réalisation, diffusion technique). Puis, la taxe Buffet. Elle représente un prélèvement fixe de 5 % sur l’ensemble des droits de diffusion sportive. Elle fut instaurée en 2000 par l’ex-ministre des Sports Marie-George Buffet pour participer au financement du sport amateur. Et, dernièrement, la contribution à CVC.
Tout s’est d’ailleurs aggravé après ce deal CVC très controversé. En avril 2022, le fonds d’investissement CVC injecte 1,5Mds€ dans LFP Media contre 13,04 % de ses revenus à perpétuité. Le caractère perpétuel de l’accord, presque unique dans le sport business, fait bondir Jean-Michel Roussier (Le Havre).
Pour le football français, c’est le casse du siècle. L’écrasante majorité des clubs n’a pas compris comment cela s’est déroulé. Tout a été fait dans la plus grande opacité (...) CVC a profité d’une extraordinaire dégradation du football français à la suite de l’éviction de Mediapro.
Jean-Michel Roussier
À titre d’exemple, pour la saison 2025 – 2026, CVC prélève ainsi 54,5M€ sur les 334,6M€ de recettes brutes. À cette ponction récurrente s’ajoute un rattrapage bien plus lourd resté discret au moment du vote. CVC s’était engagé à ne toucher aucun dividende avant la saison 2023 – 2024. Mais la clause était rétroactive et cumulative. Le fonds ayant négocié le droit de percevoir d’un coup, dès 2024, l’intégralité de ce qu’il aurait dû toucher sur les trois saisons précédentes. Un rattrapage évalué par L’Équipe à 106,8M€. Un acteur du dossier, cité anonymement, résume l’aveuglement de l’époque :
Le réveil risque d'être brutal. À l'époque, j'avais mis en garde certains présidents sur ce rattrapage financier qu'ils allaient devoir verser à CVC en 2024 mais ils m'ont tous répondu que je me trompais. Ce qui veut dire qu'ils n'avaient même pas compris ce qu'ils signaient, ou alors qu'on ne leur avait pas tout dit du côté de la LFP.
Proche du dossier resté anonyme
Ce qui reste après les prélèvements (CVC, taxe Buffet, frais de production) devient l’enveloppe globale (partie bleue sur le graphique).
Cette enveloppe globale est elle-même divisée en deux pots. L’un est à partager entre les 18 clubs. Ce partage favorise les « locomotives » du championnat sur des critères confirmés par un rapport du Sénat comme le classement sportif des six dernières saisons, la notoriété ou encore le temps d’exposition à l’écran. Quant à l’autre pot, lui, est réservé exclusivement aux clubs engagés en Coupes d’Europe et plus particulièrement ceux en Ligue des Champions. Un club comme le PSG cumule donc son pot de base de champion et cette enveloppe européenne. Un club sans Coupe d’Europe ne touche, lui, que sa part du pot de base.
C’est précisément ce modèle que contestent aujourd’hui certains présidents de clubs. Ceux ci sont favorables à une refonte qui rééquilibrerait la pyramide : donner davantage aux clubs aux budgets plus modestes ou à ceux qui dépendraient bien plus des droits TV pour survivre, plutôt qu’au champion. Celui-ci étant déjà mieux loti par ses revenus directement issus de la Coupe d’Europe. On estime à plus de 430M€ les gains du PSG sur la scène internationale ces deux dernières années. Plus de 150M€ pour chaque C1, 5M€ pour la Supercoupe d’Europe, 4,6M€ pour la Coupe Intercontinentale et 123M€ pour la Coupe du Monde des Clubs.
Autre proposition sur la table, le fait que chaque club puisse négocier indépendamment de la Ligue ses propres droits TV. Un modèle très éloigné du système solidaire que la loi Lamour de 2003 a verrouillé et que le PSG défend via son directeur général, Victoriano Melero.
Le PSG pourrait la jouer individuelle. Économiquement, ça nous servirait, mais sportivement et pour le développement de tous, on a besoin d’un championnat fort. Si le PSG performe aujourd’hui, c’est parce qu’il y a un collectif. Ça doit être exactement la même chose vis-à-vis de l’unité des clubs français.
Victoriano Melero
La compétitivité sportive, un argument qui ne tient pas à l'épreuve des faits
Un autre argument revient sans cesse pour expliquer le désintérêt supposé pour la Ligue 1 : sa faible compétitivité sportive. Prétendumment plombée par une surdomination du PSG, dont le budget est couramment estimé x fois supérieur à celui de la plupart des autres clubs du championnat. Le raisonnement sous-jacent est souvent présenté ainsi : un PSG hégémonique découragerait le public et donc les diffuseurs.
Sur la décennie 2012/13-2021/22, selon une étude Football Benchmark relayée par Statista, la Bundesliga affiche le nombre de champion national différent le plus faible du football européen. Un seul club, le Bayern Munich, a raflé les dix titres. Sur la même période, Serie A a connu uniquement deux champions (la Juventus et l’Inter Milan) tandis que la Ligue 1 a connu quatre champions différents (le PSG, largement dominant, mais aussi Montpellier en 2012, Monaco en 2017 et Lille en 2021). Et pourtant, ses droits TV valent plusieurs fois ceux de la Ligue 1.
Mieux encore : le championnat allemand n’est pas seulement moins disputé sur le papier, il l’est encore moins dans les faits. En effet, le Bayern Munich pratique depuis des années un pillage systématique de ses propres rivaux domestiques. Le club munichois récupère année après année les meilleurs éléments de ses concurrents directs, souvent gratuitement ou à moindre coût.
À titre d’exemple, Jonathan Tah, capitaine et pilier du Bayer Leverkusen, rejoint ainsi Munich libre à l’été 2025. Raphaël Guerreiro avait fait de même depuis le Borussia Dortmund en 2023. Manuel Neuer quitte Schalke 04, son club formateur, pour Munich en 2011. Toutefois, l’épisode le plus marquant reste celui du Borussia Dortmund finaliste de la Ligue des Champions en 2013. Avec une équipe portée notamment par Mario Götze, Mats Hummels et Robert Lewandowski. Götze rejoint Munich dès l’été suivant la finale, Lewandowski un an plus tard à la fin de son contrat, puis Mats Hummels en 2016. Hans-Joachim Watzke, le directeur général du Borussia, ne s’en est jamais remis :
Nous avions une équipe de classe mondiale. Et si la structure de cette équipe n'avait pas été laissée en ruine, elle aurait également remporté la Ligue des champions, c'est sûr à cent pour cent.
Hans-Joachim Watzke
Un club rival totalement démantelé par le champion en titre, année après année, saison après saison. Et pourtant, la valeur commerciale du championnat allemand n’en a jamais souffert. Bien au contraire, elle reste très supérieure à celle de la Ligue 1.
Ce qui pourrait arranger les choses
Trois leviers se dessinent pour sortir de l’impasse :
- D’abord, la croissance organique de Ligue 1+ : chaque palier d’abonnés supplémentaire rapproche mécaniquement les revenus du seuil de rentabilité.
- Ensuite, un accord de distribution avec Canal+ qui rapporterait un complément de revenus significatif.
- Enfin, la loi sur le sport professionnel, désormais votée, doit encore prouver ses effets concrets sur le terrain et notamment sur le renforcement des outils anti-piratage.
Reste une question de fond. Une question presque philosophique : la Ligue 1 peut-elle redevenir un produit désirable sans redevenir dépendante d’un diffuseur unique ? La réponse à cette question déterminera si 2026 restera dans les mémoires comme l’année du fond du trou, ou comme celle du vrai redémarrage.


